Les anticoagulants : une (mauvaise) solution qui crée de nouveaux problèmes
Les rats sont particulièrement impopulaires dans les zones habitées. Ils peuvent transmettre des maladies et des parasites, souiller les locaux et les denrées alimentaires, et endommager les isolations et d’autres parties des bâtiments à cause de leur tendance à tout ronger.[1] À y regarder de plus près, le risque est toutefois très faible. Ainsi, au cours des cinq dernières années, nous n’avons relevé aucun cas de contamination humaine par un rat en Suisse. Pas plus que de dégâts matériels causés aux bâtiments. En revanche, au cours de cette même période, on a recensé par exemple environ 40 000 cas de borréliose de Lyme et d’encéphalite à tiques (FSME), transmises par les tiques. [2]
Les rongeurs se reproduisent rapidement, ce qui rend plus difficile les mesures de lutte contre eux. Pour maîtriser les populations de rats ou de souris, les humains ont depuis toujours recours aux produits toxiques ; autrefois à l’arsenic et à la strychnine ; aujourd’hui à des poisons spécifiques pour rongeurs, appelés rodenticides. En raison de leur mode d’action (voir encadré), les individus empoisonnés ne meurent qu’au bout de quelques jours. Après avoir ingéré le poison et avant leur mort, ils constituent souvent une proie facile pour leurs prédateurs. En dévorant cette proie, ces derniers ingèrent à leur tour le poison. En cas d’ingestion répétée, le poison s’accumule dans le foie.[3] Dans des pays comme l’Allemagne, où l’ «appâtage permanent indépendant de la présence d’une infestation» est une pratique courante (actuellement en discussion et, le cas échéant, en pleine mutation), on constate une augmentation du nombre de renards ou d’oiseaux de proie morts.[4]
Hémorragie lente due aux anticoagulants
Les rodenticides anticoagulants, dont huit substances actives sont encore autorisées en Suisse à l’heure actuelle, se répartissent en deux catégories.[5]
Poisons de 1re génération : mortels pour les rongeurs seulement après plusieurs expositions.
Poisons de 2e génération : les poisons les plus utilisés aujourd’hui (tels que le brodifacoum et le difénacoum), dont une seule ingestion suffit à tuer les organismes cibles.
Le mécanisme d’action est le même pour les deux. La vitamine K assure la coagulation sanguine et la cicatrisation des plaies en cas de blessures internes ou externes. Elle se distingue des autres vitamines par le fait qu’elle est consommée puis régénérée au sein de l’organisme selon un cycle. Les anticoagulants ont une structure similaire à celle de la vitamine K et se lient à sa place aux enzymes intervenant dans le cycle de régénération. Cela réduit la production de nouvelle vitamine K. Une carence en vitamine K entrave la coagulation sanguine. Après une phase de faiblesse durant plusieurs jours, les animaux empoisonnés meurent d’hémorragies internes ou externes. [3]
Comme tous les vertébrés possèdent le même système de coagulation sanguine, les anticoagulants sont hautement toxiques pour tous les mammifères. Ce problème est encore aggravé par leur faible degré de dégradation dans l’environnement (persistance) et leur accumulation dans l’organisme (bioaccumulation), notamment dans le foie. [5]
Une contamination inquiétante chez les rapaces et les poissons
La mort-aux-rats peut également affecter d’autres animaux de deux manières : d’une part, par l’ingestion directe d’appâts toxiques et, d’autre part, par l’ingestion de proies empoisonnées. Dans le premier cas, cela concerne principalement les petits animaux, tels que les lièvres ou les écureuils. Les empoisonnements secondaires, en revanche, touchent les prédateurs, comme les renards, les martres, les hérissons, les rapaces et les chouettes. [3] Pour ces animaux, les quantités d’anticoagulants présentes suffisent certes rarement à entraîner directement la mort par empoisonnement, en revanche même des blessures ou des chocs mineurs peuvent provoquer une hémorragie potentiellement mortelle.
À cela s’ajoute le risque de bioaccumulation : les oiseaux qui se nourrissent régulièrement de charognes ou de proies ayant eu accès à des appâts toxiques peuvent accumuler le poison sur une longue période et atteindre des concentrations plus élevées.[6] Ainsi, la dernière étude sur les anticoagulants chez les rapaces suisses a révélé la présence de résidus mesurables dans 92 % des 103 foies d’oiseaux examinés. Si l’empoisonnement par les anticoagulants n’est la cause présumée du décès que chez 4 rapaces, ces résultats n’en restent pas moins préoccupants. La contamination de fond est trop élevée et même des concentrations inférieures au seuil de létalité peuvent avoir un impact considérable sur la condition physique et la capacité de reproduction des animaux. [3]
L’accumulation le long de la chaîne alimentaire pose également problème dans les cours d’eau : en Allemagne, par exemple, une étude menée sur des truites arc-en-ciel a révélé des concentrations de mort-aux-rats entraînant des troubles mesurables de la coagulation sanguine et, dans certains cas isolés, la mort. D’autres études portant sur des loutres et des oiseaux aquatiques piscivores, dont la contamination par les anticoagulants était parfois encore plus importante, indiquent une pollution persistante des cours d’eau.[7] Des résultats similaires ont également été observés en Suisse : 22 des 30 échantillons de foie de poisson analysés contenaient des résidus mesurables de rodenticides anticoagulants.[8]
L’appâtage permanent à grande échelle est toujours autorisé – alors qu’il existe d’autres solutions
La pollution considérable des cours d’eau et de la chaîne alimentaire aquatique en Allemagne s’explique sans doute par l’utilisation généralisée et permanente d’appâts dans les réseaux de canalisation. Selon une étude réalisée en 2022, plus de 80 % des communes interrogées utilisaient des rodenticides anticoagulants pour lutter contre les rats dans les canalisations. Plus de 70 % d’entre elles recouraient à la méthode archaïque consistant à suspendre le poison à un fil métallique dans les égouts. C’est ainsi que, notamment lors d’épisodes de fortes pluies ou de longues périodes de précipitations, les substances actives se retrouvent dans les eaux usées, puis dans les cours d’eau via les systèmes d’évacuation des stations d’épuration ou les débordements dus aux fortes pluies.
Bien qu’elles soient disponibles sur le marché, seules environ la moitié des communes pratiquant l’appâtage dans les réseaux de canalisation utilisaient des dispositifs de protection des appâts, qui empêchent en grande partie le poison d’entrer en contact avec l’eau. Depuis cette année, ces dispositifs sont toutefois obligatoires en Allemagne, tant dans les réseaux d’assainissement que le long des cours d’eau. [9]
Il en va de même en Suisse : bien que l’utilisation des poisons pour rats dans les réseaux d’assainissement soit nettement moins fréquente, elle existe bel et bien. L’appâtage permanent est également autorisé – mais uniquement pour les professionnels et « uniquement à des endroits à fort potentiel de réinvasion, lorsque d’autres méthodes de lutte se sont avérées insuffisantes ». Pour les particuliers, plus aucune autorisation n’est délivrée depuis avril 2025 pour l’utilisation de rodenticides anticoagulants à l’extérieur des bâtiments. Cette décision a notamment été motivée par une étude publiée en 2022 par le Centre suisse d’écotoxicologie, qui met en évidence un risque inacceptable d’empoisonnement secondaire chez les animaux sauvages. De plus, plusieurs études confirment que les pièges à choc mécaniques sont suffisamment efficaces pour lutter contre les souris dans le secteur privé, à condition d’être utilisés correctement. Cependant, des mesures dans la construction des bâtiment sont souvent nécessaires pour garantir une lutte efficace.[5] Selon le service de prévention des nuisibles de la ville de Zurich, les inspections menées à la suite d’une infestation de rats sur des propriétés privées révèlent souvent que des systèmes d’évacuation des eaux pluviales et des cuves défectueux en sont la cause. Découvrez dans l’encadré comment la ville de Zurich parvient, grâce à un système efficace, à prévenir et à lutter contre les rats presque sans recourir à aucun poison.
Gestion intégrée des rats à Zurich
Le service de prévention des nuisibles de la ville montre comment la gestion intégrée se met en pratique : au lieu de « prévenir » à grande échelle à l’aide de « poison », il contrôle (depuis 2006 déjà) périodiquement 23 « zones infestées par les rats » touchées par des infestations répétées à la recherche de traces et ne remplit les boîtes d’appât de rodenticides que lorsqu’une activité est constatée. La priorité est donnée à la lutte contre les causes : les risques liés aux canalisations d’eaux usées défectueuses, aux gouttières ouvertes ou aux poubelles débordantes sont systématiquement recensés et éliminés. L’interdiction de nourrir les animaux sauvages (inscrite depuis 2023 dans la loi sur la chasse du canton de Zurich) vise à réduire les sources de nourriture pour les rongeurs.
La mise en place systématique d’appâts dans les égouts a été complètement abandonnée, principalement en raison de la charge de travail qu’elle représentait. Elle s’est également avérée inutile, puisqu’aucune augmentation des infestations de rats n’a été constatée au cours des années suivantes. On s’est alors concentré sur les cas en surface. Résultat : le nombre de zones problématiques contrôlées est passé de 43 (1998) à 23 (2024), et la quantitée annuelle d’appâts utilisés de 150 kg à 15 kg – alors que le nombre de signalements de rats est resté stable, entre 50 et 70 par an. Une quantité moindre de poison permet donc d’obtenir le même résultat. [10]
Les anticoagulants ne doivent pas être la solution par défaut
En tant que substances actives répondant aux critères européens d’exclusion des pesticides (« persistantes, bioaccumulables et toxiques »), les rodenticides anticoagulants ne peuvent en principe pas être autorisés. Ils sont interdits dans l’agriculture depuis plus de dix ans.
Les autorisations actuelles de ces produits dits « biocides » constituent des exceptions problématiques, justifiées par la prétendue absence d’alternatives.[5] On néglige toutefois le fait que les rats peuvent être combattus de manière efficace et à grande échelle par d’autres moyens que les anticoagulants, comme le montre l’exemple de la ville de Zurich. Cela prive de toute justification l’utilisation à grande échelle de substances toxiques aussi dangereuses.
Une lutte sans produits toxiques
Une lutte contre les rats sans produits toxiques repose sur des mesures préventives d’hygiène et d’aménagement, notamment le nettoyage et la remise en état des canalisations (colmatage des ouvertures) ainsi que la réduction au minimum des sources de nourriture. Parmi ces dernières, on trouve :
- l’utilisation de conteneurs souterrains et de poubelles résistants aux rongeurs,
- le tri des déchets verts,
- éviter de jeter les restes de nourriture dans les toilettes,
- ne pas laisser traîner de restes de nourriture et
- éviter de rendre accessibles les points d’alimentation pour la faune sauvage aux rats.
Une base de données bien gérée, offrant une vue d’ensemble des infestations et des signalements actuels et passés, facilite grandement cette démarche. Enfin, la collaboration avec la population est essentielle pour pouvoir réagir rapidement aux nouvelles évolutions.[10],[11] L’objectif est de n’utiliser les anticoagulants, nocifs pour les êtres humains et l’environnement, qu’à titre ponctuel et uniquement en cas d’absolue nécessité.
Une contraception pour les souris ?
Un principe actif relativement récent, susceptible de soutenir cette évolution, est un contraceptif destiné aux souris et aux rats. ContraPest est commercialisé aux États-Unis depuis dix ans et a jusqu’à présent permis de réduire considérablement les populations de rats, notamment dans les régions rurales – souvent de 90 à 95 % en l’espace d’un an.[12] Il s’agit d’un liquide sucré qui attire les rongeurs et contient deux principes actifs différents destinés à bloquer temporairement la fertilité des femelles et des mâles. Après une exposition de 50 jours à ContraPest, les souris restent stériles pendant une période pouvant aller jusqu’à 100 jours, bien que le principe actif soit métabolisé par les animaux en quelques minutes. D’après les données disponibles à ce jour, les effets secondaires sur les prédateurs sont rares et se limitent à une infertilité de courte durée après l’ingestion d’une proie ayant récemment consommé du ContraPest.[13] Des villes américaines ont également obtenu de bons résultats avec ce contraceptif.[14] Au sein de l’UE, la substance active fait actuellement l’objet d’une procédure d’autorisation en tant que produit biocide.[15]
Un bon début, mais le problème est loin d’être résolu
La Suisse a franchi une première étape importante en interdisant, dans une large mesure, la vente d’anticoagulants aux particuliers. Cependant, tant que les professionnels seront autorisés à utiliser des rodenticides anticoagulants, la menace qui pèse sur les rapaces, les chouettes, les poissons et les mammifères se nourrissant de souris ne changera guère. Il faut opérer une transition cohérente vers une gestion préventive des rongeurs, dans laquelle les anticoagulants ne seraient utilisés, tout au plus, que dans des cas exceptionnels et extrêmes.
[1] BAFU (2025): Ratten und Mäuse
[2] Regula Ott (2024): Höheres FSME-Risiko nach Zeckenstich: So schützen Sie sich
[3] Maletz, S., Olbrich, D., and Vermeirssen, E. (2022): Anticoagulant rodenticides in Swiss birds of prey
[4] Jan Alexander Casper: Der grosse Deutsche Rattenstreit, in: Welt am Sonntag vom 26.07.2026, S. 5
[5] Gemeinsame Anmeldestelle Chemikalien (2025): Neue Zulassungsbestimmungen für Rodentizide mit Antikoagulanzien
[6] Hilal Özcan (2021): Wenn die Maus den Adler tötet: Nagetiergifte bedrohen Greifvögel
[7] Umweltbundesamt (2025): Rattengift schädigt Fische und reichert sich in der Umwelt an
[8] Riegraf, C., Olbrich, D., and Vermeirssen, E. (2022): Anticoagulant rodenticides – Swiss situation analysis
[9] Regnery, J., Reifferscheid, G., Schmieg, H., Schrader, H., & Schwaiger, J. (2025): Erforschung der Auswirkungen von antikoagulanten Rodentiziden auf die aquatische Umwelt
[10] Marcus Schmidt, Gabi Müller (2024): Rattenmanagement in der Stadt Zürich – früher und heute
[11] Umweltbundesamt (2023): Kampagne für ein nachhaltiges Ratten-Management (KaRMa)
[12] Agrinews (2022): ContraPest continues rat control success
[13] Wikipedia (2025): ContraPest
[14] Lisa Abend (2023): Rat Infestations Are a Global Problem. Is Birth Control the Solution?
[15] Tobias Arnold (2025): Rattenplage in Dortmund: Stadt soll auf „New-Yorker-Methode“ setzen
Traduction de l’allemand par Paula Rouiller
