Des sprays à base d’ARN : une nouvelle ère dans la lutte contre les ravageurs

Ces dernières années, des recherches intensives ont été menées sur des produits phytosanitaires agissant selon un tout nouveau mécanisme d'action. En effet, le composant principal des « sprays à ARN », à savoir l'ARN, est, contrairement aux substances actives des produits phytosanitaires chimiques de synthèse classiques, peu toxique selon les critères traditionnels. Mais comment fonctionnent les sprays à ARN et sont-ils vraiment aussi inoffensifs ?
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Doryphore adulte (Leptinotarsa decemlineata) sur un plant de pomme de terre. Photo @Wikipedia

L'essentiel en bref:

• Depuis les années 2010, des recherches sont menées sur de nouveaux produits phytosanitaires à base d’ARN, appelés « sprays à ARN ». Leur mécanisme d’action diffère fondamentalement de celui des produits phytosanitaires conventionnels de synthèse chimique et présente, du moins en théorie, le potentiel d’éliminer les organismes nuisibles de manière beaucoup plus ciblée.
• En mai 2026, la Belgique a été le premier pays d’Europe à autoriser, pour une durée limitée et dans le cadre d’une autorisation d’urgence, l’utilisation d’un spray à ARN.
• Malgré les garanties données par les fabricants de sprays à ARN, il est probablement trop tôt pour utiliser ces produits dans les champs, car leurs effets sur la santé humaine et l’environnement ne sont pas encore suffisamment connus.

L’association SansPoison demande :

Les produits phytosanitaires à base d’ARN doivent faire l’objet d’études plus approfondies avant leur première autorisation, notamment en ce qui concerne leurs conséquences potentielles sur la santé humaine et l’environnement.

Quand on parle des « briques élémentaires de la vie », la plupart des gens pensent d’abord uniquement à l’ADN. On pense sans doute moins à son petit frère, l’ARN. Pourtant, la vie telle que nous la connaissons n’existerait pas sans l’ARN. En effet, l’ARN est essentiel à la formation des protéines et fait en quelque sorte office de trait d’union entre l’ADN et les protéines. La forme la plus connue d’ARN est une copie d’un segment d’ADN qui sert à transporter l’information nécessaire à la fabrication des protéines. Mais comment cela peut-il être utilisé pour protéger les cultures contre les ravageurs ?

Comment agissent les sprays à base d’ARN ?

La recherche d’une réponse à cette question nous amène tout d’abord à nous intéresser au fonctionnement des virus. En effet, la multiplication de nombreux virus au sein d’une cellule infectée entraîne la formation d’ARN double brin. De nombreux organismes ont donc développé des systèmes de défense capables de reconnaître et de dégrader ce type d’ARN. L’ARN double brin est d’abord coupé en petits fragments, puis les deux brins sont séparés l’un de l’autre. Ensuite, l’un des brins est détruit, tandis que le second est capturé par un complexe protéique. Ce dernier détruit alors tout ARN présentant la même séquence. Grâce à ce mécanisme, appelé interférence par ARN (utilisant l’ « ARN interférent »), la cellule empêche, dans le meilleur des cas, le virus de continuer à se propager.[1],[2],[3]

Le rôle important de l’ARN interférent pour le système immunitaire de nombreux organismes n’est pas passé inaperçu dans le domaine de la protection des végétaux. En effet, des produits phytosanitaires modernes basés sur l’ARN interférent, appelés « sprays à ARN », ont été développés pour exploiter précisément ce mécanisme. Les sprays à ARN contiennent de l’ARN double brin comportant des séquences d’ARN qui servent naturellement de matrice à la synthèse de protéines vitales chez les ravageurs des plantes. L’ARN interférent fait ainsi en sorte que l’ARN double brin provenant du spray soit traité, au sein des cellules du ravageur, comme s’il provenait d’un virus, ce qui entraîne également la destruction des brins d’ARN produits par l’organisme lui-même. Il est ainsi possible de désactiver des gènes de manière ciblée afin de provoquer la mort des ravageurs.[4] Comme les sprays à ARN agissent au niveau des gènes individuels, ils présentent, par rapport aux produits phytosanitaires conventionnels, l’avantage de pouvoir cibler de manière très spécifique certaines espèces de ravageurs, du moins en théorie. C’est pourquoi cette technologie représenterait la début d’une nouvelle ère dans la lutte contre les ravageurs.[5] Si tel est effectivement le cas, cette ère a récemment débuté en Europe – plus précisément en mai 2026, lorsque la Belgique est devenue le premier État européen à autoriser un spray à ARN dans le cadre d’une autorisation d’urgence.[6]

Le cas « Calantha »

Le spray à ARN baptisé Calantha a été développé par GreenLight Biosciences et est utilisé contre le doryphore (Leptinotarsa decemlineata). Le doryphore est un coléoptère qui s’attaque aux plants de pommes de terre. Le spray empêche les doryphores de synthétiser une protéine (plus précisament la « sous-unité β5 du protéasome ») du protéasome, qui joue un rôle important dans le « système de recyclage des protéines » cellulaire. Il en résulte une accumulation de protéines endommagées dans les cellules, ce qui entraîne la mort de l’insecte.[7] L’absorption de l’ARN double brin s’effectue directement par le système digestif, lorsque le doryphore se nourrit des feuilles traitées.[4]

Calantha vient d’être homologué en Belgique pour une phase d’essai d’une durée totale de 120 jours.[6] Aux États-Unis, ce produit phytosanitaire est disponible depuis 2023. Son homologation, il y a trois ans, avait toutefois déjà été critiquée à l’époque, car ce spray à ARN avait été mis sur le marché dans le cadre d’une procédure accélérée, avant même la fin de la phase d’essai normale. Cela posait particulièrement problème, car aucun autre produit phytosanitaire comparable n’avait encore été autorisé jusqu’alors.[8] Des critiques ont été formulées quant au fait que l’Agence étasunienne de protection de l’environnement n’exige, pour autoriser ce pesticide, que des tests sur un nombre restreint d’espèces indicatrices (par exemple, les abeilles mellifères et les coccinelles).[5] Les organisations de protection de l’environnement ont par ailleurs dénoncé le caractère insuffisant de l’étude d’impact environnemental réalisée avant l’autorisation. Elles ont notamment reproché le manque de clarté quant à la durée pendant laquelle le produit reste effectivement détectable dans les sols et dans l’eau après son application. De plus, outre la substance active « Ledprona », le pesticide contient encore 99,2 % d’autres ingrédients qui servent, entre autres, à stabiliser l’ARN. Ces autres ingrédients n’ont toutefois pas été rendus publics, bien qu’ils influencent fortement le comportement du pesticide dans l’environnement.[9]

Des perspectives d’avenir

L’utilisation des sprays à ARN se limite pour l’instant aux États-Unis et à la Belgique. À l’avenir, on peut toutefois s’attendre à ce que des produits phytosanitaires à base d’ARN soient également autorisés dans d’autres pays, y compris en Suisse. L’adoption de l’initiative parlementaire « Une protection des plantes moderne, c’est possible » (Iv. pa. 22.441) pourrait en outre avoir pour conséquence que ces produits phytosanitaires puissent être utilisés dans les champs suisses sans faire l’objet d’une évaluation approfondie. En effet, cette initiative vise à ce que la Suisse reprenne à l’avenir de manière largement automatique les autorisations de pesticides (y compris les autorisations d’urgence comme celles accordées en Belgique !) délivrées par les pays voisins de l’UE.[10]

Les arguments en faveur de l’utilisation des sprays à ARN semblent prometteurs : une spécificité élevée, un faible risque de développement de résistances et aucun impact négatif sur l’environnement.[11] C’est précisément cette spécificité élevée qui constituerait un progrès majeur par rapport aux produits phytosanitaires traditionnels, car ceux-ci présentent souvent une faible spécificité et sont généralement toxiques. Cependant, comme le suggèrent certaines études, certaines de ces promesses sont en réalité trop belles pour être vraies. Examinons maintenant en détail la véracité de ces trois promesses :

  1. Spécificité élevée : en théorie, une spécificité très élevée est probable, mais il est difficile de la garantir. En effet, certains organismes (y compris des espèces éloignées) pourraient présenter des séquences d’ARN identiques ou similaires à celles présentes dans le spray à ARN. Cela peut être dangereux, car le mécanisme de l’interférence par ARN est très répandu chez les plantes, les animaux et les champignons.[12]
  2. Développement de résistances : on ignore encore dans quelle mesure et à quelle vitesse les ravageurs des cultures développent, en plein champ, des résistances aux produits phytosanitaires à base d’ARN. Les premiers résultats obtenus en laboratoire montrent toutefois que ces résistances peuvent probablement se développer relativement rapidement. Ainsi, on a observé, en l’espace de quelques générations seulement, que des doryphores adultes développaient une forte résistance à cet insecticide.[13]
  3. Impact environnemental : l’ARN étant en soi relativement instable et se dégradant rapidement dans l’environnement, les sprays à base d’ARN contiennent des substances qui retardent cette dégradation. Outre les impacts environnementaux incertains de l’ARN lui-même (en ce qui concerne sa spécificité), ces substances ajoutées peuvent donc s’avérer particulièrement problématiques. En effet, les substances utilisées ont fait l’objet de peu de recherches et on soupçonne que nombre d’entre elles ont des effets négatifs sur les écosystèmes et la santé humaine.[12]

Les nombreuses incertitudes et interrogations concernant les effets sur l’environnement et la santé humaine montrent qu’il est encore trop tôt pour utiliser les sprays à ARN en plein champ pour lutter contre les ravageurs des cultures. Cependant, plusieurs autres sprays sont déjà en cours de développement ; il reste à voir si les sprays à ARN marqueront réellement le début d’une nouvelle ère, plus durable, dans la protection des cultures.[4],[5]


[1] Meister, G. & Tuschl, T. (2004): Mechanisms of gene silencing by double-stranded RNA.

[2] TheScientist (2025): What Is RNAi? Gene Silencing Explained for Researchers and Innovators (consulté le 10.06.2026).

[3] Wikipedia (2026): RNA interference (consulté le 15.06.2026).

[4] ScienceBlog Universität Regensburg (2026): Wie RNA-Sprays den Pflanzenschutz revolutionieren (consulté le 15.06.2026).

[5] Science (2024): The Perfect Pesticide? (consulté le 15.06.2026).

[6] The Brussels Times (2026): Doubts mount over introduction of genetic pesticides in Belgium (consulté le 15.06.2026).

[7] Narva, K. et al. (2025): Calantha™: the First Commercialized Sprayable DsRNA Product for Insect Control.

[8] The New Lede (2023): EPA fast-tracking of gene-altering pesticide sparks concerns (consulté le 16.06.2026).

[9] Environmental Protection Agency (2023): Comment submitted by Center for Food Safety (CFS) et al. (consulté le 24.06.2026).

[10] naturschutz.ch (2026): Parlament schwächt den Schutz vor gefährlichen Pestiziden (consulté le 27.06.2026).

[11] GreenLight Biosciences (2026): Introducing Calantha (consulté le 27.06.2026).

[12] Luo, X. et al. (2024): Risk assessment of RNAi-based biopesticides.

[13] Mishra, S. et al. (2021): Selection for high levels of resistance to double-stranded RNA (dsRNA) in Colorado potato beetle (Leptinotarsa decemlineata Say) using non-transgenic foliar delivery.

Traduction de l’allemand par Paula Rouiller

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