L’association SansPoison demande :
Il faut mettre fin dès que possible à la présence de TFA dans l’environnement. Les substances connues pour libérer du TFA doivent être interdites et les nouvelles substances présentant les mêmes propriétés ne doivent plus être autorisées. Pour éviter cela, il faut rejeter l’initiative parlementaire Bregy.
De quoi s’agit-il ?
Grâce à l’attention médiatique dont il a fait l’objet ces dernières années, le terme « PFAS » (substances per- et polyfluoroalkylées) ou « polluants éternels » est désormais connu de la plupart des gens. L’association SansPoison a également publié plusieurs articles sur ce groupe de substances (voir par exemple PFAS : « le principe de précaution a échoué » ou Les PFAS sont les «nouveaux PCB» !). Malgré leur mauvaise réputation et les risques qu’ils présentent pour la santé, les polluants éternels sont difficiles à éliminer de notre quotidien.
Au sein de ce grand groupe de polluants éternels, il existe une substance peu connue, mais tout aussi omniprésente : le trifluoroacétate, ou TFA. Contrairement aux PFAS à chaîne plus longue, le TFA, qui est le plus petit des acides carboxyliques, est très soluble dans l’eau. Comme d’autres PFAS, le TFA ne se dégrade pratiquement pas dans l’environnement en raison de sa structure moléculaire.[1]
Les pesticides sont responsables du rejet d’une part importante de TFA dans l’environnement. Avec une adoption de l’initiative parlementaire (iv. pa.) Bregy, davantage de produits phytosanitaires devraient à l’avenir être autorisés en Suisse sans contrôle approfondi, y compris ceux qui forment du TFA comme produit de dégradation. En complément de notre article, l’association SansPoison a interviewé deux expertes dans le domaine des TFA et des produits phytosanitaires : Dre Marianne Balmer et Dre Alexandra Kroll.
L’initiative parlementaire Bregy
En 2022, le conseiller national Philipp Bregy (le Centre, VS) a déposé l’initiative parlementaire « Une protection des plantes modernes, c’est possible ». Avec cette proposition, les produits phytosanitaires autorisés dans les pays voisins de la Suisse ainsi qu’en Belgique et aux Pays-Bas devraient également être autorisés dans notre pays sans examen approfondi de leur impact sur l’environnement et la santé.[3] Cela pose problème, car bon nombre de ces substances actives causent des dommages considérables à la santé et à l’environnement. Début décembre 2025, l’ordonnance révisée sur les produits phytosanitaires (OPPh) est entrée en vigueur. Une « procédure simplifiée » permet de mettre plus rapidement sur le marché de nouveaux produits phytosanitaires, à condition qu’ils soient déjà autorisés dans les pays voisins (voir Nouvelle ordonnance sur les produits phytosanitaires : un recul en matière de protection de la santé et de l’environnement). La nouvelle OPPh répond déjà en partie aux exigences de l’iv. pa. Bregy – actuellement, tout semble indiquer que l’iv. pa. Bregy sera acceptée. Le 18 décembre, le Conseil national a accepté l’initiative.
Interview
Association SansPoison : Madame Balmer et Madame Kroll, quand avez-vous été en contact pour la dernière fois avec une substance appartenant au groupe des PFAS et sous quelle forme ?
Marianne Balmer : Sans doute il y a quelques jours, lorsque je portais mon imperméable.
Alexandra Kroll : Dans le cadre de mon travail, je suis confrontée presque quotidiennement à ce groupe de substances. Mais même dans ma vie quotidienne, je suis exposée aux PFAS, qui se trouvent par exemple dans des appareils électriques ou dans de vieux vêtements traités.
Dans quelle mesure le TFA est-il répandu dans notre environnement aujourd’hui ?
Balmer : Jusqu’à présent, le TFA a surtout été analysé en Suisse dans l’eau potable et souterraine, les lacs, les rivières et l’eau de pluie. La substance est rejetée dans l’environnement à partir de différentes sources et présente une très grande solubilité dans l’eau.
Le TFA est donc détectable dans presque tous les échantillons d’eau.
Que sait-on actuellement des risques liés au TFA pour les êtres humains et les autres êtres vivants ?
Kroll : Le TFA a principalement des effets néfastes à long terme. Au sein de l’Union européenne, une classification du TFA comme « toxique pour la reproduction de catégorie 1B » est pour cette raison actuellement en discussion. Chez les organismes aquatiques, cette substance a également un effet sur la reproduction, mais les données disponibles sont peu nombreuses par rapport à celles dont nous disposons pour d’autres substances que nous avons également évalué.
Classification du TFA
En mai 2025, l’Agence fédérale allemande des produits chimiques a élaboré, en collaboration avec d’autres autorités, un dossier sur la nouvelle classification des dangers liés au TFA.
Selon cette proposition, le TFA devrait désormais être classé comme « toxique pour la reproduction de catégorie 1B ».
En effet, selon les autorités allemandes, cette substance présente des propriétés toxiques pour la reproduction et nocives pour l’environnement.[4] L’association SansPoison a également publié un article en 2024 sur ces propriétés potentiellement dangereuses pour la santé (voir Trifluoroacétate – une nouvelle étude montre de graves malformations chez les lapins).
Une analyse réalisée par l’Agence fédérale allemande pour l’environnement montre que les produits phytosanitaires constituent l’une des principales voies d’entrée du TFA dans le cycle de l’eau.[5] Est-ce que cela correspond à votre expérience en Suisse ?
Balmer : En effet, certaines substances actives utilisées dans les produits phytosanitaires autorisés en Europe et en Suisse constituent une source importante de rejet de TFA dans l’environnement. Et cela, en particulier là où les pesticides sont utilisés. La dégradation de ces substances actives dans le sol peut entraîner la formation de TFA.
Mais globalement, les produits phytosanitaires ne sont pas la principale source. Les agents propulseurs et les liquides de refroidissement fluorés sont considérés comme les groupes de produits chimiques présentant le plus grand risque de rejet de TFA dans l’environnement.[2] Ceux-ci se dégradent dans l’atmosphère en formant du TFA, qui est ensuite rejeté dans le cycle de l’eau via les précipitations.
Kroll : C’est également le cas en Suisse, sur les sites où des produits phytosanitaires à base de PFAS sont utilisés. C’est ce que montre une étude de l’OFEV sur le TFA dans les eaux souterraines.[5] Une autre source importante concerne en effet les liquides de refroidissement qui, selon les modélisations effectuées, sont responsables d’environ 50 % des émissions de TFA rejetées sous forme de précipitations en Suisse.
Actuellement, 26 substances actives utilisées dans les produits phytosanitaires susceptibles de se dégrader en TFA sont autorisées en Suisse.[6] Après examen par l’association SansPoison, au moins quatre[7] nouvelles substances actives pourraient être autorisées à cause de l’iv. pa. Bregy. On peut supposer que celles-ci sont susceptibles de former du TFA lors de leur dégradation. En Allemagne, en France, en Belgique et aux Pays-Bas, les quantités vendues chaque année s’élèvent de plusieurs centaines de kilogrammes à plusieurs dizaines, voire centaines de tonnes.[8],[9],[10],[11] Quels sont les risques potentiels pour l’environnement liés d’une utilisation à grande échelle de ces substances sous forme de produits phytosanitaires ?
Balmer : Le nombre de substances actives contenues dans les produits phytosanitaires qui sont des précurseurs potentiels du TFA et qui ont été vendues en Suisse a diminué au cours des 15 dernières années.
Actuellement, 18 substances actives sont encore autorisées et vendues sous forme de produits phytosanitaires.
Le volume total des ventes de ces substances est toutefois resté constant au cours de cette période. Il est difficile de prévoir les répercussions de l’iv. pa. Bregy sur les volumes de vente des substances actives à partir desquelles le TFA peut être généré, et donc sur les rejets potentiels de TFA dans l’environnement.
Kroll : Nous disposons de peu de données pour pouvoir vraiment évaluer cela. Mais si ces substances devaient rester dans le sol sous forme de dépôt, ce qui est possible en raison de leurs propriétés physicochimiques, elles libéreraient du TFA au-delà de la saison de traitement aux pesticides. Ainsi, la concentration de TFA dans les eaux augmenterait à chaque saison de traitement, en fonction du temps de dégradation de la substance de départ.
Le plateau suisse, région essentiellement agricole, présente déjà aujourd’hui des concentrations de TFA comprises entre 1 et 10 µg/l dans l’eau potable à de nombreux endroits.[6] Comment la concentration de TFA dans l’eau potable est-elle réglementée en Suisse ?
Kroll : La concentration de TFA dans l’eau potable n’est actuellement pas réglementée. La directive-cadre européenne sur l’eau prévoit une valeur limite de 2,2 µg/L pour le TFA afin de protéger la santé humaine (sur la base, entre autres, de la toxicité hépatique chez le rat). Cette valeur limite pour les denrées alimentaires (y compris l’eau potable) ne tient toutefois compte que de la toxicité et d’aucun autre facteur (p. ex. l’alimentation). Si le TFA venait à être classé comme toxique pour la reproduction, cela entraînerait une réévaluation de l’autorisation des substances actives des produits phytosanitaires par l’UE, que nous appliquerions directement. En outre, il faut s’attendre à ce que l’OMS ou l’EFSA publient à l’avenir de nouvelles valeurs de référence qui seront alors utilisées pour déterminer les valeurs limites.
Quelles mesures seraient nécessaires pour réduire la pollution au TFA dans l’environnement et plus particulièrement dans l’eau potable ?
Balmer : Une réduction durable de la pollution au TFA ne peut finalement être obtenue qu’en diminuant les différentes sources de TFA dans l’environnement. Les autorités européennes et suisses travaillent actuellement à la réglementation du TFA et de ses précurseurs.
Les eaux souterraines, principale ressource en eau potable en Suisse, ne se renouvellent toutefois que lentement dans de nombreux endroits. C’est pourquoi les efforts visant à réduire les émissions de TFA ne porteront leurs fruits qu’à long terme.
Le principe de précaution est un concept clé du droit environnemental suisse.
Cela signifie que les impacts environnementaux susceptibles d’avoir des conséquences négatives pour l’être humain ou l’environnement doivent être limités le plus tôt possible.[12] Par conséquent, il suffit que les preuves scientifiques indiquent la probabilité d’un risque pour restreindre ou interdire l’utilisation d’une substance.
Compte tenu du principe de précaution, est-il acceptable, selon vous, d’autoriser ces substances actives dans l’état actuel des connaissances et sans examen complémentaire ?
Balmer : En Europe et en Suisse, les produits phytosanitaires sont soumis à des contrôles approfondis concernant leur comportement environnemental et leurs effets potentiels sur les êtres humains et l’environnement avant d’être autorisés. Il est toutefois possible que certains produits doivent être réévalués suite à de nouvelles découvertes scientifiques. Comme c’est maintenant le cas avec le TFA. Les autorités compétentes travaillent également sur ce point actuellement.
Kroll : À mon avis, une grande persistance dans l’environnement combinée à une utilisation à grande échelle ne devrait pas être autorisée.
Je souhaiterais fondamentalement que nous discutions, en tant que société, des coûts globaux (au niveau local et mondial) liés à l’utilisation de certains types de substances pour certaines applications.
Selon vous, quelle serait une attitude responsable de la part des responsables politiques concernant le TFA ?
Balmer : La pollution de l’environnement au TFA ne peut être réduite qu’à la source, c’est-à-dire en réglementant les précurseurs du TFA et leurs émissions. Il conviendrait à ce stade de mettre en place une approche coordonnée au niveau international.
Kroll : Étant donné que le TFA est extrêmement persistant, mobile et pratiquement non dégradable, il nécessite à mon avis une approche préventive plutôt qu’une action réactive. Une réglementation basée uniquement sur des valeurs limites n’est pas suffisante, car les concentrations ne cessent d’augmenter et la substance est présente partout dans le monde.
Nous devons donc prendre au sérieux le principe de précaution et celui du pollueur-payeur ; réglementer les sources de la substance, mettre en place des procédures de signalement, encourager la recherche sur la dégradation et les alternatives, et coopérer au niveau international sur tous ces points, car le TFA est présent partout dans le monde.
Madame Balmer et Madame Kroll, merci beaucoup pour ces informations intéressantes !
Conclusion
En conclusion, on peut affirmer que le TFA ne disparaîtra probablement pas de notre environnement à l’avenir.
Nous ne sommes toutefois pas impuissants : il est urgent d’empêcher la présence de concentrations élevées de TFA dans nos eaux afin de prévenir tout effet toxique sur les êtres humains et l’environnement. Pour cela, il faut prendre au sérieux le principe de précaution inscrit dans le droit environnemental suisse et interdire les sources de TFA dans l’environnement, à savoir les liquides de refroidissement et les produits phytosanitaires. La révision de l’OPPh est donc un pas dans la mauvaise direction, et l’adoption de l’initiative parlementaire Bregy en serait un de plus. La réponse aux concentrations élevées de TFA dans l’environnement ne devrait pas être une autorisation aveugle des produits phytosanitaires, mais des évaluations approfondies des risques et des mesures préventives.
À propos des intervenantes :
Dre Marianne Balmer
Marianne Balmer a étudié les sciences environnementales à l’ETH Zurich avant d’obtenir son doctorat à l’EAWAG. Depuis 2001, elle travaille chez Agroscope, le centre de compétence de la Confédération pour la recherche agricole. Elle y dirige le groupe de recherche « Produits phytosanitaires – effet et évaluation ».
Le groupe de recherche étudie le comportement des produits phytosanitaires et leurs effets sur l’environnement, contribuant ainsi à une approche interdisciplinaire des produits phytosanitaires dans le contexte de leur utilisation agricole.
Dre Alexandra Kroll
Alexandra Kroll a étudié la biologie et les sciences environnementales appliquées en Allemagne, puis a obtenu un doctorat en biologie à l’université de Münster. Après un séjour de recherche en France, elle a travaillé comme post-doctorante à l’EAWAG, puis dans le domaine du conseil en matière d’homologation des produits chimiques. Depuis 2019, elle travaille au Centre Ecotox dans le domaine de l’évaluation des risques.
Son expertise couvre notamment les domaines de la micropollution des eaux, de l’autorisation des produits phytosanitaires et des effets des nanoparticules sur les organismes.
[1] XiaoZhi Lim (2025): There’s a new acid in the rain – should we be worried?
[2] Balmer, M. E. et al. (2025): Trifluoressigsäure und andere PFAS im Grundwasser – was tragen Pflanzenschutzmittel bei?
[3] Das Schweizer Parlament (2025): Modernen Pflanzenschutz in der Schweiz ermöglichen (consulté le 12.12.2025).
[4] Bundesinstitut für Risikobewertung (2025): Trifluoressigsäure (TFA): Bewertung für Einstufung in neue Gefahrenklassen vorgelegt (consulté le 12.12.2025).
[5] Sturm, S. et al. (2023): Trifluoracetat (TFA): Grundlagen für eine effektive Minimierung schaffen – Räumliche Analyse der Eintragspfade in den Wasserkreislauf.
[6] Bundesamt für Umwelt (2025): TFA im Grundwasser (consulté le 11.12.2025).
[7] Oxathiapiprolin, Cyflumetofen, Fluometuron und Flutianil.
[8] Bundesamt für Verbraucherschutz und Lebensmittelsicherheit (2025): https://gis.bvl.bund.de/datenportal/repositories/PSM-Absatzmengen,Kn9ikjEA2LwP-w4ZGNtV/workbooks/Absatz-Wirkstoffe,TznTUSoI-r5juRVyYGB3/worksheets/Absatz-Wirkstoffe,9RKHmEMDTvGgYsx-_SYupw?workbookHash=j4DOr-ZumXg6XxRvVhU8bIgYXRCu-2a1HZbCkwRRPk6SOz8F (consulté le 11.11.2025).
[9] Rijksoverheid (2025): Afzetgegevens gewasbeschermingsmiddelen in Nederland (consulté le 11.11.2025).
[10] FÖD Volksgesundheit, Sicherheit der Nahrungsmittelkette und Umwelt (2025): Daten zu den Verkaufsmengen (consulté le 11.11.2025).
[11] SDES (2025): Ventes à l‘échelle départementale de produits phytosanitaires. Publié le 02/06/2025 (consulté le 11.11.2025).
[12] USG Art. 1 Abs. 2
