Sais-tu vraiment tout ce que tu ingères ? – le monde complexe des cocktails chimiques

Non, il ne s'agit pas d'alcool ni de compléments alimentaires.
Il s'agit de l'effet de mélange des produits chimiques – plus communément appelé « effet cocktail » – auxquels les êtres humains, les animaux et l'environnement sont quotidiennement exposés.
Le terme technique utilisé pour désigner ce phénomène est « toxicité des mélanges ».
Le menu est sans fin, mais le choix ne se fait pas selon ses propres désirs.
Abbildung 1: Trauben gehören zu den am stärksten Behandelten Lebensmitteln. Rückstände diversen Pflanzenschutzmitteln sind keine Ausnahme (biolytx.ch). Bild @pixabay
Trauben gehören zu den am stärksten Behandelten Lebensmitteln. Rückstände diversen Pflanzenschutzmitteln sind keine Ausnahme (biolytx.ch). Bild @pixabay

L'essentiel en bref:

• Les produits chimiques sont partout dans l’environnement et nous les ingérons quotidiennement via l’eau, la nourriture, l’air ou la peau.
• Lors de l’analyse des risques des produits chimiques, seul leur effet individuel est testé, les interactions entre eux et les dommages potentiels causés par leur mélange ne sont pas pris en compte, malgré la prescription de la loi sur la protection de l’environnement.
• La science et la recherche montrent la nécessité d’inclure les effets des mélanges dans la révision du règlement européen sur les substances chimiques (REACH).

L’association SansPoison demande :

L’environnement et la population doivent être mieux protégés contre les cocktails de produits chimiques.
Une première étape doit consister à introduire un facteur d’évaluation des mélanges (MAF, Mixture Assessment Factor en anglais) dans la réglementation suisse et européenne sur les produits chimiques.
En outre, lors de l’autorisation de produits phytosanitaires et de biocides contenant plusieurs substances actives, la toxicité des mélanges doit être testée directement sur le produit.

D’où viennent ces produits chimiques ?

De la production à la consommation, les substances chimiques finissent dans l’environnement et dans le corps.
Rien que dans une bouteille en PET, on peut détecter plus de produits chimiques douteux que je ne posséderai jamais de T-shirts.
Une nouvelle étude a montré qu’environ 83 % des substances chimiques testées dans les matériaux plastiques de contact alimentaire migrent effectivement vers les aliments (voir aussi l’article de SRF (en allemand) « Plastik als Risiko: Tausende Chemikalien und kaum Kontrolle »).
Comme l’industrie ne communique que partiellement les ingrédients utilisés, la contamination réelle peut être encore plus élevée[1].
Mais le danger ne réside pas seulement dans les matériaux d’emballage.
Les produits chimiques sont également rejetés dans l’environnement par les terres agricoles (produits phytosanitaires, lisier), les routes, l’air ou les stations d’épuration des eaux usées et s’accumulent dans les écosystèmes aquatiques et terrestres, à des niveaux qui dépendent de la longévité des substances.
Il n’est donc pas surprenant que toute la chaîne alimentaire soit exposée à un cocktail de produits chimiques sauvages[2] (voir aussi : « Les bébés achèteraient bio »). Le potentiel de dommages cumulatifs est appelé toxicité des mélanges ou « effet cocktail » dans le langage courant[3],[4].

«something from nothing»

Ce titre est issu d’une étude révolutionnaire (à l’époque) réalisée en 2002.
Des recherches ont été menées sur l’effet cocktail de huit perturbateurs endocriniens qui se lient aux récepteurs d’œstrogènes.
Les concentrations des différentes substances chimiques étaient proches du niveau environnemental de base et toujours inférieures à la valeur limite considérée comme nocive (voir figure 2).
Malgré cela, les résultats ont montré un potentiel de dommages significatif[2].
Cela montre que chaque composant d’un mélange, fût-il en quantité aussi minime, contribue à l’effet global[5].

Illustration de l'effet « something from nothing » (effet de mélange)
« something from nothing » (Image @Chem-Trust, 2022)

L’effet des mélanges ignoré en pratique malgré la prescription légale

Lors de l’évaluation des risques liés aux produits chimiques, on ne tient aujourd’hui pas compte du fait que les êtres humains et l’environnement sont exposés à des cocktails.
La toxicité des mélanges n’est même pas testée lorsque plusieurs substances actives composent un même produit (Par exemple : les produits phytosanitaires, biocides et produits de nettoyage) (exception : les médicaments).

Les évaluations de la plupart des substances chimiques sont simplement isolées, c’est-à-dire que les valeurs seuils se réfèrent à la consommation quotidienne ou hebdomadaire, sans tenir compte des interactions avec d’autres substances.
Cela conduit à sous-estimer les effets nocifs lors de l’évaluation des risques et à ne pas protéger suffisamment l’environnement et la population[2].

Ceci est en contradiction avec l’article 8 de la loi sur la protection de l’environnement, qui stipule : « Les atteintes seront évaluées isolément, collectivement et dans leur action conjointe ». On sait que cette lacune a déjà été dénoncée à plusieurs reprises par des ONG auprès du service d’homologation des produits phytosanitaires ; en vain jusqu’à présent.

L’exemple des phtalates

Les phtalates sont des produits chimiques utilisés principalement comme plastifiants dans les plastiques PVC. Ils peuvent également être présents dans d’autres matériaux tels que les cosmétiques importés, les vieux jouets, les textiles, les chaussures, les matériaux de construction, etc[6], [7]. En raison de leurs multiples usages, ils sont omniprésents dans l’environnement – on les trouve même dans la poussière[8].
Huit millions de tonnes sont produites chaque année[9].
Selon les composés, ils ont un effet toxique sur le foie, nuisent au développement et à la capacité de reproduction ou influencent le système hormonal[6].

Une étude allemande a analysé, sur une période de 27 ans et à partir d’échantillons d’urine, l’exposition des personnes participantes à cinq phtalates (DBP, DIBP, BBP, DEHP et DINP).
Verdict : les valeurs combinées dépassaient nettement les concentrations « sûres ».
Ce qui est le plus problématique, ce sont d’une part les effets cumulatifs et d’autre part la capacité des phtalates à interagir avec une série d’autres substances et à perturber l’équilibre hormonal[10].
C’est pourquoi l’utilisation de quatre de ces phtalates a été limitée par la loi[8].
Des substituts tels que le DINCH sont aujourd’hui encore détectés en faibles quantités, mais leur utilisation croissante doit inciter à les garder sous surveillance[11].

Les phtalates ne sont qu’un des nombreux groupes de produits chimiques qui sont toxiques pour la reproduction ou autrement nocifs[2], [8]. Cela illustre la nécessité de prendre en compte les mélanges complexes de produits chimiques.

Pas d’échappatoire pour les mammifères marins

De nos jours, être un prédateur de premier ordre avec une longue durée de vie signifie également accumuler de nombreux produits chimiques persistants.
En particulier, les produits chimiques industriels persistants comme les POP (polluants organiques persistants) s’accumulent dans les tissus adipeux des mammifères marins[2] et affaiblissent le système immunitaire sur une longue période, ce qui favorise les maladies infectieuses[12]. Ainsi, une quinzaine d’années après l’interdiction globale des POP, la plus forte concentration de polychlorobiphényles (PCB, font partie des POP) jamais mesurée a été retrouvée dans une orque morte[2]. Malgré leur interdiction, les POP comme les PCB et le DDT sont toujours considérés comme une grande menace pour les mammifères marins.
Ils sont de plus contaminés par d’autres substances nocives telles que les PFAS, les phtalates et les pesticides. Là encore, le risque immunotoxique réel a été sous-estimé jusqu’à présent[12].

Des produits chimiques avant même le lait maternel

Dans une nouvelle étude réalisée en Allemagne, les échantillons de plasma de 624 femmes enceintes ont été analysés pour détecter la présence de produits chimiques.
Résultat : toutes les femmes avaient un cocktail complexe de produits chimiques dans leur corps.
Au total, 294 substances d’origines diverses, provenant par exemple d’aliments, de pesticides ou de produits de soins personnels, ont été détectées[3].

Le point sur la situation politique

La recherche sur la toxicité des mélanges chimiques est menée depuis des décennies.
En 2007, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a organisé un atelier sur ce thème[2]. La même année, le règlement européen sur les produits chimiques REACH (« enregistrement, évaluation et autorisation des substances chimiques » en français) est entré en vigueur[13]. L’ordonnance suisse sur les produits chimiques (OChim) est en grande partie conforme à REACH. Il a fallu attendre onze ans de plus pour que l’utilisation des quatre phtalates DEHP, DBP, BBP et DIBP soit limitée par le règlement REACH (voir ci-dessus). Il s’agit certes d’un succès, mais de nombreux autres groupes de substances n’ont pas encore fait l’objet d’une telle réglementation. C’est pourquoi un groupe de scientifiques demande, dans une lettre ouverte à la commission européenne, que les effets cocktail soient pris en compte dans la révision du règlement REACH.

Omniprésent, accumulable et immunotoxique : cela semble bien sans issue – quelles sont les solutions ?

L’utilisation d’un facteur d’évaluation de mélange (MAF, Mixture Assessment Factor en anglais) dans l’évaluation des risques est une approche très discutée pour prendre en compte l’effet de mélanges chimiques complexes dans l’environnement (p. ex. dans l’eau) ou dans les aliments[14]. L’idée est que les produits chimiques continuent à être évalués de manière conventionnelle et individuelle, mais qu’un facteur de sécurité supplémentaire intervienne grâce au MAF.
Cela permet de prendre en compte l’exposition simultanée à différents produits chimiques[2]. Le MAF est considéré comme une solution pragmatique et rapidement applicable[14],[15].

Toxicité des mélanges dans les produits

L’évaluation des mélanges de substances actives dans un même produit, par exemple un produit phytopharmaceutique ou un biocide, est attendue depuis longtemps.
Pour ce faire, les tests de toxicité habituels peuvent être effectués sur le mélange plutôt que sur la substance active individuelle.
Just do it.


[1] Monclús et al. (2025): Mapping the chemical complexity of plastics

[2] CHEM-Trust (2022): Chemical Cocktails

[3] Braun et al. (2024): Neurotoxic mixture effects of chemicals extracted from blood of pregnant women

[4] Kienzler et al. (2014): Assessment of Mixtures

[5] Silva et al (2002): Something from nothing

[6] Umweltbundesamt (2013): Häufige Fragen zu Phthalaten bzw. Weichmachern (abgerufen am 15.07.2025)

[7] BAG (2019): Factsheet Phthalate

[8] VERORDNUNG (EU) 2018/ 2005 DER KOMMISSION

[9] Baloyi et al. (2021): Insights Into the Prevalence and Impacts of Phthalate Esters in Aquatic Ecosystems

[10] Apel et al. (2020): Time course of phthalate cumulative risks to male developmental health

over a 27-year period

[11] Giovanoulis et al. (2018): Multi-pathway human exposure assessment of phthalate esters and DINCH

[12] Desforges et al. (2017): Effects of Polar Bear and Killer Whale Derived Contaminant Cocktails on Marine Mammal Immunity

[13] wikipedia: REACH (abgerufen am 15.07.2025)

[14] Treu et al. (2024): Regulatory and practical considerations on the implementation of a mixture allocation factor in REACH

[15] Rudén et al. (2025): Chemical mixtures pose a risk to ecosystems, biodiversity and human health

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