Évaluation insuffisante des pesticides aussi responsable de l’extinction des espèces?

Les scientifiques appellent à une réduction drastique de l'utilisation des pesticides tels qu'ils sont utilisés en agriculture. Ces pesticides ne sont pas aussi sûrs que ce que l'on prétend souvent, et ils sont aussi responsables du déclin des insectes et des oiseaux dans le paysage agricole.
octobre 31, 2019
Georg Odermatt

Malgré des efforts considérables pour évaluer les effets sur l’environnement des pesticides en vue de leur homologation, les conditions pratiques ne seraient pas prises en compte. C’est ce que critiquent Carsten Brühl de l’Institut des sciences de l’environnement de Landau et Johann Zaller de l’Université de Vienne (Universität Bodenkultur BOKU) dans un article d’opinion dans la revue «Frontiers in Environmental Science».

Initiatives populaires contre les pesticides
Le déclin de la diversité biologique dans le paysage agricole est flagrant et la politique s’est également emparée du sujet. Ainsi, le gouvernement allemand a récemment adopté un programme de protection des insectes et a renforcé des lois environnementales suite à une votation populaire en Bavière. L’implication de pesticides dans le recul observé des espèces est aussi thématisé dans des initiatives populaires en Baden-Württemberg et en Suisse, dans lesquelles est exigée une forte réduction de l’utilisation des pesticides, voire l’abandon total. Cf. aussi l’ «Initiative pour une eau potable propre» et l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse».

Agriculteurs et agricultrices résistent
Les agricultrices et agriculteurs d’Allemagne et de Suisse s’opposent à ces plans. Mais comment cela est-il possible que ce groupe de produits chimiques le plus réglementé, dont les impacts environnementaux sont examinés selon des procédures très complexes, puisse avoir un impact aussi négatif? Des études environnementales à hauteur de millions de francs sont après tout réalisées et de nombreux organismes sont chargés de les évaluer.

Processus d’homologation défaillant
Malgré des efforts massifs, le processus d’homologation est insuffisant, car les conditions pratiques sur le terrain ne sont pas prises en compte. Les trois erreurs élémentaires dans le processus d’homologation sont: premièrement, le fait que plusieurs pesticides sont utilisés en même temps (jusqu’à 30 en arboriculture) est ignoré, deuxièmement les organismes perturbés par les pesticides réagissent les uns avec les autres, troisièmement la diversité des espèces dans les champs est réduite rien qu’avec la pulvérisation. «Le système n’est pas conçu pour protéger la biodiversité, et d’autres améliorations du processus d’homologation n’y changeront rien en raison des erreurs élémentaires», raconte Carsten Brühl. L’agriculture est actuellement tenue responsable du recul de la biodiversité même si elle n’utilise que les pesticides évalués et autorisés. «La colère des agriculteurs est compréhensible parce que différents organismes ont préconisé l’emploi de pesticides pendant des décennies. Et maintenant on les stigmatise parce que de nombreuses études internationales rapportent que justement ces pesticides sont l’une des causes de la crise de la biodiversité», explique Johann Zaller.

Les pesticides responsables du recul des espèces
Au vu des erreurs signalées dans le système d’évaluation, les pesticides ne sont pas sûrs pour la biodiversité. Des facteurs tels que l’imperméabilisation des surfaces, la pollution lumineuse ou l’installation d’éoliennes jouent un rôle moins important dans le recul observé des insectes que l’utilisation intensive permanente d’insecticides dans les champs depuis les années 1970.

Réduire drastiquement les pesticides
Étant donné l’urgence de sauver la biodiversité, les deux chercheurs en environnement préconisent une réduction drastique de l’utilisation des pesticides, un retour au cœur même de la protection intégrée des plantes, une augmentation des haies et bordures de champs dans le paysage et un développement supplémentaire de l’agriculture Bio. Il est essentiel de reconnaître que la perte de biodiversité des paysages agricoles ne peut que s’amplifier avec une utilisation élevée et continue de pesticides. Un renversement de la tendance deviendrait ultérieurement de plus en plus difficile pour les générations futures.
À vrai dire, on ne doit pas continuer à examiner sans fin, mais immédiatement trier les 100 pires substances actives sur les 340 en fonction des valeurs écotoxicologiques connues.
L’article «Biodiversity decline as a consequence of an inappropriate environmental risk assessment of pesticides» est disponible gratuitement dans la revue spécialisée Frontiers in Environmental Science dans la section Toxicology, Pollution and the Environment. https://doi.org/10.3389/fenvs.2019.00177

Les auteurs de l’étude:
Le Dr. Carsten Brühl enseigne et mène des recherches à l’institut des sciences de l’environnement (Institut für Umweltwissenschaften Landau) à l’Université de Koblenz-Landau. Son sujet de recherche porte sur les effets des pesticides sur les écosystèmes. En tant qu’expert, il participe avec les autorités de contrôle allemandes et européennes aux développements de l’évaluation des risques liés aux pesticides. Il est également membre de l’organe scientifique consultatif du gouvernement fédéral allemand pour le plan d’action national pour l’utilisation durable des produits phytosanitaires.
Le Dr. Johann Zaller enseigne et mène des recherches à l’institut de zoologie de l’université d’agronomie (Universität für Bodenkultur) de Vienne. Son sujet de recherche traite de l’effet des pesticides sur les écosystèmes avec un accent particulier sur les organismes du sol. Il est expert auprès de la commission autrichienne sur la biodiversité et a publié en 2018 un ouvrage de vulgarisation sous le titre «Unser täglich Gift. Pestizide – die unterschätzte Gefahr» (notre poison quotidien: le danger sous-estimé).